La légende du Graoully et de Saint Clément, évêque de Metz

mars 24, 2021 7 min de lecture

Silhouette du Graoully la gueule ouverte.



La légende veut qu’au 3ème siècle, un terrible dragon aurait terrorisé la ville de Metz, dévorant les enfants imprudents qui s’approchaient de lui et mettant la cité entière sous son joug.

Son règne terrible aurait pur durer des siècles si un héros n’était pas venu l’anéantir. Saint Clément en effet parvint à venir à bout de bête, libérant par là même la ville et ses habitants.

Connu sous le nom du « Graoully », c’est cette créature légendaire qui va constituer notre sujet du jour.

Ensemble, percerons donc ses secrets et tenterons de comprendre les messages symboliques qui se cachent derrière cette figure folklorique bien connue des Messins.

 

Table des matières :

 

 

Image aérienne de la cathédrale de la ville de Metz.

Mise en contexte historique

Metz est une ville absolument remarquable. Son histoire est riche et fut marquée par différentes époques toutes plus passionnantes les unes que les autres. Son style architecturale en fait l’une des villes les plus belles de France. Son folklore et ses coutumes en font un centre culturel encore très vivant.

Bref, la ville de Metz a de quoi intéresser.

Loin de n’être que purement historique, les diverses informations que nous allons voir ici auront toutes leur importance pour la compréhension de la légende du Graoully…

 

Monument romain, un amphithéâtre, comparable à celui où vécut le Graoully.

Une ville influente de l’Antiquité !

Si nous nous replongeons plusieurs siècles dans le passé, à l’époque des Romains pour être exact, nous voyons que la ville de Metz fut bâtie sur un ancien oppidum de la tribu gauloise des Médiomatriques. Le site se trouvait en effet sur le carrefour des voies Trèves-Lyon et Strasbourg-Reims.

Rapidement, elle devint un carrefour économique de la région, accueillant jusqu’à 40 000 habitants et devenant ainsi l’une des plus grandes cités de la Gaule.

De par son caractère de carrefour au cœur du pays, Metz fut notamment influencée par tout un tas d’idées nouvelles…

 

Mains jointes d'un évêque habillé en noir.

Saint Clément et la christianisation de Metz

Une idée en particulier allait changer à tout jamais le visage de l’Europe : le Christianisme. Metz abritait en effet à l’époque l’une des premières communautés chrétienne de la région.

Un homme bien connu aida d'ailleurs à la conversion de la ville. Nous parlons ici de l’évêque Saint-Clément, le héros légendaire qui parvint à vaincre le Graoully.

Entre faits historiques et légendes populaires, il est assez difficile de discerner le vrai du faux au sujet de ce personnage devenu semi-légendaire.

Bref, plus tard au 5ème siècle, la ville fut prise par les Francs qui y installèrent une partie de leurs instances politiques.

 

Architecture d'une ville médiévale du Saint Empire romain.

L’influence germanique de la période médiévale

Lorsque l’empire de Charlemagne éclata entre ses trois fils, le royaume de Lotharingie (un des trois royaumes francs) fit de Metz sa capitale, marquant par là même l’influence de le cité au cours des siècles qui allait venir.

Tout au long de la période médiéval, Metz appartint au Saint-Empire romain germanique sous le statut particulier de « ville libre ». Cette forme d’organisation particulière permit à la ville de prospérer tout en conservant ses particularités culturelles et politiques.

L’influence germanique était en fait tellement importante à l’époque que le nom même de la créature qui nous intéresse aujourd’hui en fut marqué : « Graoully » semblerait en effet découler de « gräulich », qui signifie « terrifiant » en Allemand.

 

 

Décoration en fer forgé du Graoully.

Description du Graoully de Metz

La plus belle description du Graoully se trouve sans doute dans les écrits de François Rabelais, célèbre auteur français qui visita Metz en 1546 :

« C’était une effigie monstrueuse, ridicule, hideuse et terrible aux petits enfants, ayant les yeux plus grands que le ventre, et la tête plus grosse que tout le reste du corps, avec amples, larges et horrifiques mâchoires bien endentelées, tant au-dessus comme au-dessous, lesquelles, avec l’engin d’une petite corde cachée dedans le bâton doré, l’on faisait l’une contre l’autre terrifiquement cliqueter, comme à Metz l’on fait du dragon de saint Clément. » - Quart livre, François Rabelais

 

La tradition nous apporte plus de précision quant à l’aspect et la nature du Graoully.

Déjà, ce dragon géant était court sur pattes, au point tel qu’il ne pouvait se déplacer et restait tout le temps couché au même en droit (dans la légende, il s’agit de l’amphithéâtre de Metz).

Cela ne le rendait toutefois pas moins dangereux, la bête pouvant cracher de larges flammes et des volutes de soufre toxique émanant de son corps recouverts d’écailles impénétrables.

Le Graoully de Metz possédait en plus le don de communiquer avec certains animaux, en particulier les serpents venimeux qui vivaient près de lui en nombre, crachant leur venin mortel au visage de quiconque osait s’approcher.

 

 

Vitrail représentant Saint Clément, le héros qui vainquit le Graoully.

Explication de la légende du Graoully

La légende du Graoully en tant que telle suit un schéma narratif plutôt classique.

Au cours du 3ème siècle donc, une créature monstrueuse apparut du jour au lendemain au milieu de l’amphithéâtre de la ville de Metz.

Curieux dans un premier temps, des enfants qui habitaient à côté décidèrent d’aller voir de quoi il en retournait. Il leur en couta la vie : la terrible bête souffla une immense gerbe de feu, cuisant les petits sur place, puis les croqua d’un puissant coup de sa mâchoire écailleuse.

De nombreux serpents venimeux s’ajoutant à la présence du Graoully, plus aucun habitant n’osait passer dans la quartier, et certains commençaient même à émettre l’idée d’abandonner la ville.

Touché par la détresse la ville, un évêque chrétien habitant à Rome décida de venir prêter main forte aux habitants : vous vous en doutez, nous parlons bien ici de Saint Clément.

Il rencontra alors une délégation de la ville et leur proposa ce marché simple : si les habitants acceptaient de se faire baptiser, il trouverait un moyen de débarrassez Metz de la menace qui pesait sur eux.

Lorsqu’il arriva face au Graoully, l’homme courageux fixa le dragon droit dans les yeux. Le monstre fut tellement surpris qu’un simple homme puisse lui tenir tête qu’il se fut pris de stupeur l'espace de quelques instants.

Cela laissa à l'évêque bien courageux l’occasion de jeter son châle autour du cou, tenant alors la tête de la bête qui, rugissant de flammes ardentes, ne pouvait toutefois pas toucher le héros.

Saint Clément traina alors la bête jusqu’à la Seille (une rivière qui traverse la ville de Metz). Par réaction de la peau du Graoully ou par action divine, le fait est que l’eau se mit à bouillir.

Étant trop gros que pour s’enfuir (rappelez-vous, le Graoully ne sait pas marcher), il sombra lentement au fond de la Seille, pour que plus jamais les Messins n’entendent parler de lui.

 

 

Tête d'un dragon, le Graoully, forgé sur une barrière.

La place du dragon dans l’imaginaire chrétien

Le dragon est un symbole très complexe qui a longtemps passionné les Chrétiens.

À mi-chemin entre un serpent, un oiseau et un lion, le dragon est généralement associé au mal. Cela se vérifie dans notre cas avec la figure du Graoully de Metz.

En fait, ce sont en tout des dizaines et des dizaines d’histoires de chevaliers qui mettent en scène de pieux héros en proie avec des dragons maléfiques.

Pour les historiens, cela découle sans doute de la place qu’occupent ces bêtes dans la Bible. Plus particulièrement, il existe deux créatures dans la description correspond à l’idée que nous avons des dragons.

La première, connue sous le nom de « Leviathan », sert à exprimer la puissance de Dieu et à rappeler aux hommes qu’ils sont loin d’être les plus puissants :

« Des flammes jaillissent de sa bouche, des étincelles de feu s'en échappent. 12 Une fumée sort de ses narines, comme d'une marmite qui bout ou d'un chaudron surchauffé. 13 Son souffle allume des charbons, de sa gueule sort une flamme. 14 La force se loge dans son cou. Devant lui on bondit d'épouvante. » - Job 41 : 11-14

 

La seconde se retrouve dans le Livre de l’Apocalypse et ne constitue ni plus ni moins qu’une représentation du grand acccusateur. Plus particulièrement, le dragon de l’Apocalypse montrera la puissance matérielle de violente du diable :

« Un autre signe apparut dans le ciel; c'était un grand dragon rouge feu, qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue entraîna le tiers des étoiles du ciel et les jeta sur la terre. Le dragon se plaça devant la femme qui allait accoucher, afin de dévorer son enfant dès qu'il serait né. » - Apocalypse 12 : 3-4

 

 

Mosaïque d'un dragon qui souffle des flammes.

Un combat entre le bien et le mal

Cette idée peut se deviner lorsque nous voyons la place des dragons (et a fortiori du Graoully) dans la Bible : la lutte du héros contre la bête symbolise celle du bien contre le mal.

En « tuant le dragon », le chevalier idéal tue tut simplement les péchés qui vivaient en lui.

Parfois aussi, la lutte contre les dragons servira d’allégorie à la conquête de nouveaux territoires, ou l’acquisition de trésors (qu’ils soient matériels ou spirituels).

En règle générale toutefois, la bonne interprétation sera celle de la lutte contre le mal.

Si nous nous replaçons dans le contexte historique de la ville, nous pouvons allez plus loin et relier la légende du Graoully de Metz à son évangélisation.

Avant l’arrivée de Saint-Clément, les habitants suivaient en effet d’anciennes religions païennes (qu’elles soient gauloises ou romaines), vivant donc une forme de péché.

D’un point de vue chrétien, et particulier pour les auteurs médiévaux, cela peut tout à fait être vu comme un mal digne d’être représenté par un dragon.

En venant à bout du Graoully, le héros de notre histoire parviendrait ainsi à la victoire sur les croyances du passé.

Lorsqu’en plus nous savons que notre monstre résidait au milieu d’un bâtiment emblématique du pouvoir romain (l’amphithéâtre) et qu’il ne pouvait se déplacer (allégorie de l’immobilisme et du poids des habitudes), tout s’éclaire et le sens profond de la légende semble se dévoiler.

 

 

Pour aller plus loin

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